Il y a des choses à ne pas dire. Il y a même des choses à ne pas penser. A ne pas rendre réels. Certains sentiments. Cette histoire surréaliste. Cette histoire de “couple”, c’est comme se poser dans un coin du désert pour le plaisir de voir les gens passer. Cest préférer une route départementale entre Djanet et Illizi au boulevard Mohamed V pour le kif de contempler les voitures qui se suivent.
C’est s’attabler à une terrasse en plein mois de Ramadhan. C’est même pire. C’est se faire du mal parfois. C’est aller vers la douleur tout en marchant dans du coton. Doux, anesthésiant. C’est arriver à la douleur et se la prendre en pleine gueule. C’est laisser le feu prendre d’un coup et continuer de regarder la flamme pendant que ce sont les yeux qui brûlent. Les larmes ne peuvent plus rien pour éteindre l’évidence. Après le corps, c’est mon être tout entier qui s’enflamme. Et là, aveugle, je ne vois plus que toi.

Se mettre à t’aimer toi, alors que l’amour te fait fuir est encore plus absurde que la route entre Djanet et Illizi. C’est comme l’immense toile virtuelle où tout le monde se croise et se parle sans jamais se voir, tous inconnus à si bien se connaître. C’est voué à la contradiction, à la solitude. Dire que l’on t’aime c’est s’assurer que tu ne resteras pas.
Et de toute façon, t’aimer c’est déjà une grosse bêtise, le début du délire, le début du surréalisme. Mais y a des délires qui ne s’expliquent pas. Du moins à soi même. Les autres pourront dire ce qu’ils veulent, qu’elle était en détresse, qu’elle avait besoin de sexe, qu’elle préfère l’angoisse de n’être rien avec lui que celle d’être tout avec personne, d’être la substance de sa propre solitude. [...] Ceux là ne voient pas, n’entendent pas, ne sentent pas. De là où ils sont.
Alors laissons croire que la faiblesse du célibat parisien fait de nous des victimes sociales, qu’il n’y a de terrain pour aucune passion et que la dépression aura raison de tous ceux qui ont été assez faible pour se croire de ce monde inhumain.

Pourtant, y a des fois où il faut le dire, c’est nécessaire. Absurde pour absurde, autant vivre l’absurdité le coeur léger et déchargé des non-dits. Se débarrasser des idées que tu ressasses le soir dans le lit partagé, des idées du genre : “non, là encore, ce que tu ressens, c’est pas de l’amour. Laisse tomber cocotte, calme toi et redescends sur terre. Tout est scientifique et naturel. Là encore, c’est du désir, un simple instinct animal – c’est l’horloge biologique, t’es en plein dans ta période fécondable – qui s’en ira dès que t’auras tiré ton coup”. Merde, il est fatigué, il ne veut pas ce soir. Alors tant pis, le sommeil aura raison de mes besoins. Le sommeil n’est pas plus fort que mes sensations.
Demain, éveillée, difficilement, si je lui saute dessus, c’est plus pour lui faire plaisir et le réveiller en forme que pour prendre mon pied. Je ne suis pas du matin. Pour reprendre un vieux dicton shiite – ou était-ce turc laique ? – “si tu dors le soir sur le désir, demain il sera toujours au même endroit, mais tout ratatiné”.

Et maintenant que c’est dit, que les sentiments sont assumés, je vais de l’avant avec plus d’honnêteté, plus de clarté, de force. Maintenant que j’ai tout dit et que tu ne réponds rien, quelque chose s’est éteint autour de mes yeux et je marche moins aveugle, plus consciente.