- « Dernière étape pour vous, Ya djma3a, la dernière farce du voyage. Nous passerons la nuit ici. » (djma3a = groupe)

J’ouvre les yeux et découvre le paysage désertique qui s’offre à moi, malgré la pénombre dont je ne sais plus si elle présage du soir ou du matin. Le soleil reste aveuglant malgré tout et mes yeux distinguent à peine : des dunes au sable orangé, parsemées de roches noires et imposantes. Je fais le tour du panorama ; aller ; retour. Je n’arrive pas à comprendre, à distinguer. Telle est donc la dernière mauvaise blague de ces djinns du désert : un paysage reconstruisant à l’aide de roches noires et de sable fin, à l’identique, le peu de décoration qu’il y a dans ma chambre chez mes parents. Un premier massif rocailleux en face de moi, imposant, érigé tel deux tours fines et longues, représentant les bras du vélo elliptique; à ma droite, un mont plus compact, ressemblant étrangement à la grosse valise que j’avais laissée à Alger sur cette horrible table en bois, puis à l’extrême gauche, une dune de sable, assez plate, entourée de petites roches, rappelant le petit lit ou dort le petit, quand il vient chez ses grands parents. Tout autour, un sable fin, orange par le soleil couchant, parsemé de cailloux, telle une dalle de sol.
Je ne sais plus si je descends du Toyota 4×4 ou de mon lit quand j’ose poser le pied à terre. Le temps de cette jambe qui se tend, je ne sais pas si le sol que je vais fouler est celui de ma chambre ou s’il est aussi consistant que le sable fin du désert, instable par les pierres qu’il y a tout autour, ou plutôt de ce mélange de pierres et de crottes de chameau séchées que Laarbi fume quand il n’a plus de cigarettes.

Sous mes pieds, il fait aussi froid qu’à la maison et quand je laisse le vélo elliptique à ma gauche, je réalise de plus en plus que je me dirige vers la porte. Je l’ouvre. Il ne s’agissait que de ces rideaux rouges qui ont coloré tout le blanc en rose, me laissant croire qu’un nouveau paysage désertique du tassili N’ajjer allait encore me surprendre.

Présentations de “Fragments du désert” par Cubilot M’harhar.

Ce texte vient résoner avec une réflexion que je couve, latente, depuis quelques semaines et qui surgit parfois, appelé par un ciel profond, un paysage envoutant, des souvenirs marins.
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Quelle contradiction : sentir à quel point la pesanteur urbaine nous noie dans le superficiel alors que des environnements puissants de nature comme le désert nous élèveraient vers les profondeurs de notre esprit. Cet apaisement qui permet d’entendre le murmure de notre âme, ses grondements, ses bruissements ; alors que la ville, bruyante, étouffante, nous aveugle de tout ce rien polluant qu’elle ne cesse de remuer en permanence.

Parfois, un matin de ciel bleu, l’esprit, par cette ville, enclavé, il suffit de lever la tête et de laisser son regard couler avec le mouvement des petits nuages blancs, là haut, et une vague nous élève vers des sensations d’apaisement, et les souvenirs reviennent. Des souvenirs de sensation. Celle par exemple que la nature t’appartient, l’impression de vie qui devient plus forte, et qui, d’un lourd silence, fait circuler un vacarme apaisant de tes oreilles aux plus profondes synapses : le cerveau comme massé par les doigts de Dieu.

Ne plus rien entendre d’autre que le silence imposant de l’harmonie ; et cette sensation encore plus engloutissante d’être un des éléments de l’harmonie.Vivre quelques jours dans cette configuration harmonieuse au point que le corps la prenne comme naturelle, au point qu’il n’y ait plus ni violence, ni contradiction; Au point que le temps s’allonge à l’infini et n’existe plus que par la différence de caresses que procure le vent sur la peau.

Le POUVOIR de défier l’horizon d’un regard CONSTANT et STABLE, de déceler sa courbure si légère. L’air frais et marin dans les narines et le gout du sel sur les lèvres ; les yeux qui prennent la lumière et le vent froid, l’impression d’être enveloppée dans une étendue de ciel bleu, d’étoiles, d’une mer capricieuse. La sensation d’être abandonné en paix et de ne faire plus qu’un avec la nature, avec les autres éléments.

Alors quelle contradiction inconcevable, toutes ces constructions humaines ?

Pourquoi l’homme a-t-il construit et monté ces énormes tombeaux urbains qui nous noient dans une multitude de sensations superficielles : bruits, odeurs, paysages de béton, parcs artificiels, rien n’est en accord avec la nature, avec une conception harmonieuse de l’espace. Et pourquoi cette démarche d’aller vivre et s’exiler dans des zones de plus en plus urbaines, des mégapoles destructrices, des villes de moins en moins humaines ?

Alors qu’il suffirait de faire le choix inverse, celui de rester dans une ville qui offre ses soupapes de naturel, ou alors mieux : de quitter les environnements construits et surfaits pour des endroits qui favorisent l’harmonie, la paix.

Post-Scriptum : Un questionnement qui revient continuellement poser ce problème ahurissant : pourquoi l’exil ? Rester figée par la question « pourquoi partir ?» alors qu’avec la plus naturelle des absurdités, je sui déjà de l’autre coté.