Chawki Amari, avec sa rubrique Point Zéro vient complèter la sombre liste des journalistes algériens jugés et emprisonnés pour leur consciencieux et difficile travail de journaliste – euh je veux dire pour diffamation. Deux mois de prison ferme.


Ok, le jeu de mots n’est pas terrible, mais pas besoin d’un titre à-croc-chieur pour parler de Chawki Amari, chroniqueur, journaliste, géologue… et romancier. (Cliquez ici pour lire ses chroniques POINT ZERO sur le site d’El Watan) et encore moins pour dénoncer le jugement qui a été prononcé contre lui, et Omar Belhouchet, par la cour d’appel de Jijel.

Il n’y a pas plus long à dire, que de dénoncer. Alors parlons de son livre.

Son deuxième roman “Le Faiseur de trou” est aussi dans le registre du surréalisme et de l’improbable. Là s’arrête la comparaison entre le jugement pour diffamation et son bouquin. Car Son deuxième roman, par contre est juste, réel, matériel. Il est aussi plein d’humour, des jeux de mots et d’un nihilisme exquis. “Bougez, pour manger du rouger…”

Les personnages sortent de nul part mais pourtant, on a l’impression qu’ils sont là depuis toujours. Cette sensation, tout le long du livre, que le temps est autre, qu’il ne coule pas de la même manière ici et dans le désert, qu’il est au contraire le principal architecte de tout se qui se construit et se détruit.

Avec Ami Fota, Afalawas, Akli et Rimitti, le désert, c’est plus que des dunes de sable et le silence minéral. C’est aussi des gens, avec une philosophie, une façon de vivre le désert, de le traverser. Une histoire, des rencontres, des amours. C’est une façon d’aimer le désert, avec cette folie qui nous prend, quand on y reste de se mettre à chercher quelque chose, de ne plus faire que ça. Chercher. Jusqu’en perdre la tête. De vouloir trouver. Quoi ? peu importe. Trouver.
Cette lecture est un voyage authentique, au delà des agences et des tours organisés. Au delà des guides et des vaches qui pleurent, des insolations et des chechs mal chechés.

Chawki Amari, Le Faiseur de Trous, Roman aux Editions Barzakh, Collection l’oeil du désert, Mai 2007

Le faiseur de trous

“-Tu connais la blague du camion qui transportait des trous ? demande Moussa à Aissa en chargeant une poignée de câbles.

- Non, répond ce dernier, connaissant pourtant parfaitement l’histoire.

- Et bien un des trous est tombé du camion en roulant.

- Et alors ?

- Alors quand il a vu ça, le conducteur s’est arrêté et a fait marche arrière.

- Et alors ?

- Alors il est tombé dedans. Dans son trou”

2ème extrait du deuxième roman de Chawki Amari, “Ctrl-C/V” du net.

— Rtwstrour ! Rftrqriwnrdr !

Le soleil. Dur, constant, cruel et têtu. il est deux heures d’une après-midi aussi ensommeillée que les autres dans le Mouydir : Vaste ensemble rocheux qui délimite la frontière nord du Hoggar. Un autre désert. Pierres sombres et relief très accidenté, vallées encaissées et oueds furieux quand ils sont là.

C’est la grande route de Tamanrasset, avec son goudron troué, déchiqueté, qui se traîne péniblement sur 700 kilomètres. Un ensemble interminable de trous et de nids de poule collés les uns aux autres comme dans un poulailler et qui rendent le trajet très fatigant.

— Rtwsrtrour !

Une suite de jurons incompréhensibles. C’est du tamacheq, la langue des Touareg Imuhags avec ses nombreux « r » clairs et caractéristiques, qui ne sont pas roulés et sont communs à la plupart des langues sahariennes et subsahariennes.

— Rftrqriwnrdr !

Afalawas est en colère. Une roue est foutue. Pas seulement le pneu, mais toute la roue. Sa Toyota vient de tomber dans un énorme trou. Afalawas est très énervé ; pourtant, en tamacheq, son prénom signifie « le souriant ». Mais là, il n’a pas du tout envie de rire. Un imbécile a creusé un énorme trou. Ca se voit, c’est un homme qui a fait ça et pas les intempéries ou les gros camions qui cassent tout en passant. Un trou ici ? Afalawas voulait éviter le goudron troué justement et, comme tous les habitués, a contourné la route, prenant des chemins parallèles à quelques mètres de la route officielle. La Toyota est tombée dans un trou non prévu par la wilaya. Une Toyota presque neuve, bien qu’elle ait cinq ans. Mais en temps saharien, c’est neuf.

— Hassi Khenig est à quelques dizaines de kilomètres. Peut-être trouver un réparateur ?

C’est Moussa qui a parlé, calmement, sa pelle à la main. Avec Aïssa, ils sont cantonniers, réparateurs de routes pour le compte de la wilaya de Tamanrasset. Nonchalants travailleurs, ils étaient là, debout à évaluer les réparations du goudron de la Nationale quand ils ont vu Afalawas tomber dans un trou.

— Un trou en dehors de la route n’est pas dans nos attributions, ont pensé en substance Aïssa et Moussa.

Mais il ne faut pas le dire à Afalawas, il est déjà assez énervé comme ça.

— Si la route était bonne, on ne serait pas obligés de dévier et de tomber dans ces trous, a marmonné Afalawas comme s’il avait entendu.

Afalawas est Targui. De Tazrouk exactement au nord-est du Hoggar.

Tazrouk, qui avec ses 2 000 mètres d’altitude a la particularité d’être le village le plus haut d’Algérie. Tout comme Afalawas, avec son mètre 70, a la particularité d’être à 26 ans, le Targui le plus petit de son village, les Touareg étant généralement grands, particulièrement à Tazrouk. Moussa et Aïssa sont plus grands mais ne sont pas Touareg.

S’ils viennent d’Illizi, tout à l’est, autre région targuie, ils sont un mélange de tout et de rien. Des habitants du désert aussi mais résultats de nombreux mixages transsahariens. Afalawas est dans son pays, ici dans le Mouydir. Targui au pays des Touareg. Il a le droit de s’énerver. Contre l’Etat qui est partout mais qui semble être contre tout.

— Que fait la wilaya ?! Vous êtes censés réparer les routes ! Y en a marre de cette route cassée ! Qui va payer les réparations de ma voiture ?!

— On fait ce qu’on peut, a lentement répondu Aïssa, désignant leur camion bleu de la wilaya garé au bord de la route. Mais la route est longue …

— … et les budgets très courts, poursuit Moussa.

— On te dépose à Hassi Khenig ? Demande Aïssa, conciliant.

Afalawas n’a pas d’autre solution. Il se frotte le visage sous son chèche orange.

— Et mes affaires ?

— Afalawas allait vers In Salah. Dans la benne de son pick-up, un lot de matériel, qu’il allait vendre. Des espèces de panneaux bizarres, du verre, assortis d’un câblage compliqué et de tout un ensemble de pièces étranges.

— On les prend avec nous.

Une heure pour transborder la cargaison d’Afalawas. Mais Moussa et Aïssa sont serviables. Ce sont surtout des rigolos.

— Tu connais la blague du camion qui transportait des tours ?, demande Moussa à Aïssa en chargeant une poignée de câbles.

— Non, répond ce dernier, connaissant pourtant parfaitement l’histoire.

— Et bien un des trous est tombé du camion en roulant.

— Et alors ?

— Alors quand il a vu ça, le conducteur s’est arrêté et a fait marche arrière.

— Et alors ?

— Alors il est tombé dedans. Dans son trou.

Aïssa part d’un rire très aigu et contagieux, découvrant une rangée impressionnante de dents couleur de sable. Afalawas a failli retrouver le sourire. Presque.

— Et en plus il fait chaud, se contente-t-il de dire.

C’est vrai qu’il fait chaud, Afalawas n’exagère pas, bien qu’exagérer soit un grand sport targui. On a beau dire que les Sahariens sont habitués à la chaleur, que cette chaleur est sèche donc supportable, mais quand il fait chaud il fait chaud. Pour tout le monde. Les trois hommes ont essuyé leur sueur avec leurs chèches respectifs, posés différemment sur leurs têtes comme autant de signes d’appartenance. Sont montés tous les trois à l’avant du camion bleu. Moussa a démarré, direction Hassi Khenig.

— Mais qui creuse des trous pendant qu’on les répare ? S’est demandé Moussa à voix haute en regardant dans son rétroviseur .

Il y a des choses à ne pas dire. Il y a même des choses à ne pas penser. A ne pas rendre réels. Certains sentiments. Cette histoire surréaliste. Cette histoire de “couple”, c’est comme se poser dans un coin du désert pour le plaisir de voir les gens passer. Cest préférer une route départementale entre Djanet et Illizi au boulevard Mohamed V pour le kif de contempler les voitures qui se suivent.
C’est s’attabler à une terrasse en plein mois de Ramadhan. C’est même pire. C’est se faire du mal parfois. C’est aller vers la douleur tout en marchant dans du coton. Doux, anesthésiant. C’est arriver à la douleur et se la prendre en pleine gueule. C’est laisser le feu prendre d’un coup et continuer de regarder la flamme pendant que ce sont les yeux qui brûlent. Les larmes ne peuvent plus rien pour éteindre l’évidence. Après le corps, c’est mon être tout entier qui s’enflamme. Et là, aveugle, je ne vois plus que toi.

Se mettre à t’aimer toi, alors que l’amour te fait fuir est encore plus absurde que la route entre Djanet et Illizi. C’est comme l’immense toile virtuelle où tout le monde se croise et se parle sans jamais se voir, tous inconnus à si bien se connaître. C’est voué à la contradiction, à la solitude. Dire que l’on t’aime c’est s’assurer que tu ne resteras pas.
Et de toute façon, t’aimer c’est déjà une grosse bêtise, le début du délire, le début du surréalisme. Mais y a des délires qui ne s’expliquent pas. Du moins à soi même. Les autres pourront dire ce qu’ils veulent, qu’elle était en détresse, qu’elle avait besoin de sexe, qu’elle préfère l’angoisse de n’être rien avec lui que celle d’être tout avec personne, d’être la substance de sa propre solitude. [...] Ceux là ne voient pas, n’entendent pas, ne sentent pas. De là où ils sont.
Alors laissons croire que la faiblesse du célibat parisien fait de nous des victimes sociales, qu’il n’y a de terrain pour aucune passion et que la dépression aura raison de tous ceux qui ont été assez faible pour se croire de ce monde inhumain.

Pourtant, y a des fois où il faut le dire, c’est nécessaire. Absurde pour absurde, autant vivre l’absurdité le coeur léger et déchargé des non-dits. Se débarrasser des idées que tu ressasses le soir dans le lit partagé, des idées du genre : “non, là encore, ce que tu ressens, c’est pas de l’amour. Laisse tomber cocotte, calme toi et redescends sur terre. Tout est scientifique et naturel. Là encore, c’est du désir, un simple instinct animal – c’est l’horloge biologique, t’es en plein dans ta période fécondable – qui s’en ira dès que t’auras tiré ton coup”. Merde, il est fatigué, il ne veut pas ce soir. Alors tant pis, le sommeil aura raison de mes besoins. Le sommeil n’est pas plus fort que mes sensations.
Demain, éveillée, difficilement, si je lui saute dessus, c’est plus pour lui faire plaisir et le réveiller en forme que pour prendre mon pied. Je ne suis pas du matin. Pour reprendre un vieux dicton shiite – ou était-ce turc laique ? – “si tu dors le soir sur le désir, demain il sera toujours au même endroit, mais tout ratatiné”.

Et maintenant que c’est dit, que les sentiments sont assumés, je vais de l’avant avec plus d’honnêteté, plus de clarté, de force. Maintenant que j’ai tout dit et que tu ne réponds rien, quelque chose s’est éteint autour de mes yeux et je marche moins aveugle, plus consciente.

- « Dernière étape pour vous, Ya djma3a, la dernière farce du voyage. Nous passerons la nuit ici. » (djma3a = groupe)

J’ouvre les yeux et découvre le paysage désertique qui s’offre à moi, malgré la pénombre dont je ne sais plus si elle présage du soir ou du matin. Le soleil reste aveuglant malgré tout et mes yeux distinguent à peine : des dunes au sable orangé, parsemées de roches noires et imposantes. Je fais le tour du panorama ; aller ; retour. Je n’arrive pas à comprendre, à distinguer. Telle est donc la dernière mauvaise blague de ces djinns du désert : un paysage reconstruisant à l’aide de roches noires et de sable fin, à l’identique, le peu de décoration qu’il y a dans ma chambre chez mes parents. Un premier massif rocailleux en face de moi, imposant, érigé tel deux tours fines et longues, représentant les bras du vélo elliptique; à ma droite, un mont plus compact, ressemblant étrangement à la grosse valise que j’avais laissée à Alger sur cette horrible table en bois, puis à l’extrême gauche, une dune de sable, assez plate, entourée de petites roches, rappelant le petit lit ou dort le petit, quand il vient chez ses grands parents. Tout autour, un sable fin, orange par le soleil couchant, parsemé de cailloux, telle une dalle de sol.
Je ne sais plus si je descends du Toyota 4×4 ou de mon lit quand j’ose poser le pied à terre. Le temps de cette jambe qui se tend, je ne sais pas si le sol que je vais fouler est celui de ma chambre ou s’il est aussi consistant que le sable fin du désert, instable par les pierres qu’il y a tout autour, ou plutôt de ce mélange de pierres et de crottes de chameau séchées que Laarbi fume quand il n’a plus de cigarettes.

Sous mes pieds, il fait aussi froid qu’à la maison et quand je laisse le vélo elliptique à ma gauche, je réalise de plus en plus que je me dirige vers la porte. Je l’ouvre. Il ne s’agissait que de ces rideaux rouges qui ont coloré tout le blanc en rose, me laissant croire qu’un nouveau paysage désertique du tassili N’ajjer allait encore me surprendre.