- « Dernière étape pour vous, Ya djma3a, la dernière farce du voyage. Nous passerons la nuit ici. » (djma3a = groupe)

J’ouvre les yeux et découvre le paysage désertique qui s’offre à moi, malgré la pénombre dont je ne sais plus si elle présage du soir ou du matin. Le soleil reste aveuglant malgré tout et mes yeux distinguent à peine : des dunes au sable orangé, parsemées de roches noires et imposantes. Je fais le tour du panorama ; aller ; retour. Je n’arrive pas à comprendre, à distinguer. Telle est donc la dernière mauvaise blague de ces djinns du désert : un paysage reconstruisant à l’aide de roches noires et de sable fin, à l’identique, le peu de décoration qu’il y a dans ma chambre chez mes parents. Un premier massif rocailleux en face de moi, imposant, érigé tel deux tours fines et longues, représentant les bras du vélo elliptique; à ma droite, un mont plus compact, ressemblant étrangement à la grosse valise que j’avais laissée à Alger sur cette horrible table en bois, puis à l’extrême gauche, une dune de sable, assez plate, entourée de petites roches, rappelant le petit lit ou dort le petit, quand il vient chez ses grands parents. Tout autour, un sable fin, orange par le soleil couchant, parsemé de cailloux, telle une dalle de sol.
Je ne sais plus si je descends du Toyota 4×4 ou de mon lit quand j’ose poser le pied à terre. Le temps de cette jambe qui se tend, je ne sais pas si le sol que je vais fouler est celui de ma chambre ou s’il est aussi consistant que le sable fin du désert, instable par les pierres qu’il y a tout autour, ou plutôt de ce mélange de pierres et de crottes de chameau séchées que Laarbi fume quand il n’a plus de cigarettes.

Sous mes pieds, il fait aussi froid qu’à la maison et quand je laisse le vélo elliptique à ma gauche, je réalise de plus en plus que je me dirige vers la porte. Je l’ouvre. Il ne s’agissait que de ces rideaux rouges qui ont coloré tout le blanc en rose, me laissant croire qu’un nouveau paysage désertique du tassili N’ajjer allait encore me surprendre.

Mais qui doude aussi bien que toi, Doud ?

 

Les soirées passent et se ressemblent quand seul l’alcool nous les fait vivre. Même si la motivation de s’engager vers l’ivresse prend de l’âge, on y va : les premières gorgées sont là pour tromper la faim, avec quelques cacahuètes. Trinquer et regarder dans les yeux. Pour se mettre dans l’ambiance.

Le premier verre, première commande, se sentir coooooool, in, dans l’ambiance, pour se décomplexer par l’action nonchalante et branchée : “un demi pour moi!”. Etre dans le groupe. Puis les premiers effets du premier verre, un peu plus chauds; l’impression de mieux connaître les inconnus avec lesquels on trinque.

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En réalité, la seule chose avec laquelle on fait de nouveau connaissance, c’est la première sensation du -OH dans le sang et les petites bulles de bière dans le fond de la gorge. Mon moi festif et déshinibé : je le redécouvre. Pour aller plus en avant dans cette conquête pourtant déjà acquise tant de soirs déjà, commander le deuxième verre, puis le troisième.

Puis on ne compte plus, le sourire est distribué à qui veut, et même à qui ne remarque pas. Sans plus compter, ni savoir. Les inconnus blessent par le mépris et la perte de contrôle causée par l’alcool. Ou est-ce mon humeur qui est déjà trouble ?

Se laisser aller, se laisser prendre si quelqu’un veut se servir. Plus aucune résistance, ni réflexion. Plus aucun intérêt. Les joues roses par la chaleur de la pièce, l’ivresse de l’alcool. On sent tous mauvais. On pue. Certains ont renversé leur verre – sur la moquette, sur mon djean. Peu importe, demain, après la nuit blanche, la douche, la laverie… Demain est bien trop loin et si peu intéressant. Après ce verre que cet inconnu me sert, demain n’existe plus. Ce soir : brancher. Se laisser aller au flot de l’alcool et de cette musique nulle à chier.

Tu danses ? Non, tu vois bien que je suis assise. Pas le temps de répliquer pourtant, mon bras étiré porte déjà le reste de mon corps vers la piste. Sur mes jambes, légère de ne pas avoir diné, lourde de ne plus savoir marcher droit, j’essaie malgré tout de rester séduisante et attractive. Le dos droit, la posture imposante – toute chose égale par ailleurs… – le regard, moitié arrogant, moitié timide, pas farouche mais agressive, pas méchante mais solitaire. Il faut ensuite laisser les premières sensations s’emparer du ventre, des hanches, des poumons, de la respiration, de la circulation sanguine. Il fait chaud, le coeur bat, avec une réalité plus présente et plus palpable que d’habitude. Chaque inspiration est un régulateur de chaleur et un indicateur du trouble. Il n’y a plus qu’à se laisser aller, à tourner, danser, toucher, prendre, caresser, gouter. Avec le palais, la langue, les dents, l’intérieur des joues. Avec les lèvres, l’odorat, le nez dans le cou.

En vrai, il n’y a plus personne, plus que l’alcool. Ephémère. L’alcool d’un instant en constante évaporation. Et constament, j’alimente.

Un autre verre. Voir ce qu’il reste au bar. Rester au rhum si le budget le permet. Ne pas trop faire de mélange. L’estomac pourrait se révolter. Repartir, boire sans limite. L’autre est déjà ailleurs. Je ne le vois plus. Je regarde ceux qui sont face à moi, sur mon champ de vision. Impossible de faire l’effort de chercher, d’élir parmi tous ces inconnus le meilleur, le plus beau, le plus attirant, le moins bourré, le plus séduisant. Ils sont tous semblables, identiques, ressemblants, masqués par le voile de l’alcool, le flou de mon regard titubant. Je regarde qui passe devant. Je les regarde s’embrasser. Je regarde aussi les filles. Elles sont encore plus belles à regarder que les mecs; le plus beau à voir étant les couples qui s’embrassent et se désirent. Ne pas sombrer dans le voyeurisme alcoolique, mais profiter de la pénombre et de l’atmosphère étrange de tous ces inconnus qui se bourrent la gueule pour laisser l’imagination et le désir voyager, de visage en visage, de mouvements en caresses, d’inconnu en inconnue.

Ne pas se sentir sale, à aucun moment de la soirée. Se sentir à l’aise, dans un environnement quasi-naturel, pas dérangeant, dans un schéma social évident et cohérent. Ce rite occidental de s’enfermer dans une petite salle qui pue la cigarette alors qu’il gèle dehors est si naturel. S’enfermer, créer pénombre et fumée, ne plus rien entendre que les beats d’une musique immonde, et boire des coups jusqu’à ce que l’esprit adopte comme normal cet environnement artificiel et peu accueillant. Regarder tous ces inconnus et envisager sans violence de coucher avec l’un ou l’autre, attiré par un mouvement, un regard, une caresse, sans même réellement savoir qui il est, son nom, ses intentions. Ses seules intentions sont celles de l’alcool : la destruction des cellules hépatiques.

Et parce qu’après quelques heures, plus personne n’est droit ni réel, parce qu’après quelques verres, plus aucun dragueur ne se distingue de cette masse gluante d’inconnus ivres et las, parce qu’après quelques ivresses, il ne reste plus que la violence physiologique du liquide dans l’organisme; et parce qu’après minuit, il n’y a plus de métro… Alors il reste le divan pour s’affaler et dormir, il reste les chiottes sales et glissantes pour y laisser ses tripes et son urine transparente, il reste le froid de la nuit parisienne pour se réveiller douloureusement et reprendre ses esprits dépressifs. Il reste aussi les rues qui me séparent de chez moi pour penser aux fantômes qui peuplent ma tête et accompagnent cette amère solitude adoucie par l’ivresse. Mes pensées ont mauvaise haleine, mes idées ont un rat mort au fond de la gorge.

En rentrant, je me laverai les dents et me rincerai la tête à grand jet de café noir.