C’est vrai, pour “rebondir” sur le commentaire d’Ait Kaci d’un ancien billet (cliquer ici pour le lire) que la lecture du roman de Chawki Amari m’a laissé une impression étrange, persistante, malgré le temps qui passe et les livres que je lis qu’à moitié ces temps ci.

Le désert : humain, à portée de main, différent, réel. décalé aussi. Une Algérie telle qu’on aime la lire et la voir. Que l’on croit parfois perdue, détruite, d’un autre temps. D’un imaginaire collectif communiste enfoui chez l’ancienne génération qui a vécu la fin de la guerre d’indépendance, les années Boum, la fin tragique algérienne du 20e s. et le tout consommation de 2008.

Il faut plus de témoignages, d’écrits et de preuves de la richesse, de la différence si elles existent. Chawki, c’est vrai tout ça ?

Nous avons besoin de héros, de personnages algériens. Sentir qu’il n’y a pas qu’une masse uniforme et homogène mais autant de personnalités, de caractères et de “différences positives” qu’il y a d’individu.
C’est peut être là un des apports majeurs de la littérature contemporaine : lutter contre  les obscurantismes réducteurs, témoigner des richesses, différences et originalités. Alors, les zoteurs, vous attendez quoi fichtre ?

Ou peut être est ce le Sud ? Avec sa sécheresse et sa “stérilité”; il serait plus propice à la liberté des individus ? Enfermés dans une immensité qui aliène, nous réalisons la relativité de la notion de liberté. Nous ne sommes pas plus libres dans un désert de sable sans fin qu’ailleurs. Mais là, il y a de la place pour errer à l’intérieur de soi, il y a le temps de réaliser que l’espace autour n’est rien. Le mur peut m’encercler ou ne pas exister. L’espace de liberté n’est rien de plus qu’une construction mentale. Les algériens sont ils libres ? certains ? tous ? Quelle est donc cette masse homogène, gluante et “séquestrante” qui m’effraie et me fait fuir ? Est elle réelle ou est ce le fruit de mon imagination et de mes angoisses sociales ?

Chawki, tu dis quoi toi ? Pourquoi tous ces clandestins jetés à la mer, tués aux frontières par des passeurs criminels ? Le désert, et Aprés ? Ok, je mélange les sujets. L’exil, c’est pour l’argent. Pas pour la quête de liberté. Ah bon ?

Habib Ayoub, tu dis quoi toi ?

Chawki Amari, avec sa rubrique Point Zéro vient complèter la sombre liste des journalistes algériens jugés et emprisonnés pour leur consciencieux et difficile travail de journaliste – euh je veux dire pour diffamation. Deux mois de prison ferme.


Ok, le jeu de mots n’est pas terrible, mais pas besoin d’un titre à-croc-chieur pour parler de Chawki Amari, chroniqueur, journaliste, géologue… et romancier. (Cliquez ici pour lire ses chroniques POINT ZERO sur le site d’El Watan) et encore moins pour dénoncer le jugement qui a été prononcé contre lui, et Omar Belhouchet, par la cour d’appel de Jijel.

Il n’y a pas plus long à dire, que de dénoncer. Alors parlons de son livre.

Son deuxième roman “Le Faiseur de trou” est aussi dans le registre du surréalisme et de l’improbable. Là s’arrête la comparaison entre le jugement pour diffamation et son bouquin. Car Son deuxième roman, par contre est juste, réel, matériel. Il est aussi plein d’humour, des jeux de mots et d’un nihilisme exquis. “Bougez, pour manger du rouger…”

Les personnages sortent de nul part mais pourtant, on a l’impression qu’ils sont là depuis toujours. Cette sensation, tout le long du livre, que le temps est autre, qu’il ne coule pas de la même manière ici et dans le désert, qu’il est au contraire le principal architecte de tout se qui se construit et se détruit.

Avec Ami Fota, Afalawas, Akli et Rimitti, le désert, c’est plus que des dunes de sable et le silence minéral. C’est aussi des gens, avec une philosophie, une façon de vivre le désert, de le traverser. Une histoire, des rencontres, des amours. C’est une façon d’aimer le désert, avec cette folie qui nous prend, quand on y reste de se mettre à chercher quelque chose, de ne plus faire que ça. Chercher. Jusqu’en perdre la tête. De vouloir trouver. Quoi ? peu importe. Trouver.
Cette lecture est un voyage authentique, au delà des agences et des tours organisés. Au delà des guides et des vaches qui pleurent, des insolations et des chechs mal chechés.

Chawki Amari, Le Faiseur de Trous, Roman aux Editions Barzakh, Collection l’oeil du désert, Mai 2007

Le faiseur de trous

“-Tu connais la blague du camion qui transportait des trous ? demande Moussa à Aissa en chargeant une poignée de câbles.

- Non, répond ce dernier, connaissant pourtant parfaitement l’histoire.

- Et bien un des trous est tombé du camion en roulant.

- Et alors ?

- Alors quand il a vu ça, le conducteur s’est arrêté et a fait marche arrière.

- Et alors ?

- Alors il est tombé dedans. Dans son trou”

2ème extrait du deuxième roman de Chawki Amari, “Ctrl-C/V” du net.

— Rtwstrour ! Rftrqriwnrdr !

Le soleil. Dur, constant, cruel et têtu. il est deux heures d’une après-midi aussi ensommeillée que les autres dans le Mouydir : Vaste ensemble rocheux qui délimite la frontière nord du Hoggar. Un autre désert. Pierres sombres et relief très accidenté, vallées encaissées et oueds furieux quand ils sont là.

C’est la grande route de Tamanrasset, avec son goudron troué, déchiqueté, qui se traîne péniblement sur 700 kilomètres. Un ensemble interminable de trous et de nids de poule collés les uns aux autres comme dans un poulailler et qui rendent le trajet très fatigant.

— Rtwsrtrour !

Une suite de jurons incompréhensibles. C’est du tamacheq, la langue des Touareg Imuhags avec ses nombreux « r » clairs et caractéristiques, qui ne sont pas roulés et sont communs à la plupart des langues sahariennes et subsahariennes.

— Rftrqriwnrdr !

Afalawas est en colère. Une roue est foutue. Pas seulement le pneu, mais toute la roue. Sa Toyota vient de tomber dans un énorme trou. Afalawas est très énervé ; pourtant, en tamacheq, son prénom signifie « le souriant ». Mais là, il n’a pas du tout envie de rire. Un imbécile a creusé un énorme trou. Ca se voit, c’est un homme qui a fait ça et pas les intempéries ou les gros camions qui cassent tout en passant. Un trou ici ? Afalawas voulait éviter le goudron troué justement et, comme tous les habitués, a contourné la route, prenant des chemins parallèles à quelques mètres de la route officielle. La Toyota est tombée dans un trou non prévu par la wilaya. Une Toyota presque neuve, bien qu’elle ait cinq ans. Mais en temps saharien, c’est neuf.

— Hassi Khenig est à quelques dizaines de kilomètres. Peut-être trouver un réparateur ?

C’est Moussa qui a parlé, calmement, sa pelle à la main. Avec Aïssa, ils sont cantonniers, réparateurs de routes pour le compte de la wilaya de Tamanrasset. Nonchalants travailleurs, ils étaient là, debout à évaluer les réparations du goudron de la Nationale quand ils ont vu Afalawas tomber dans un trou.

— Un trou en dehors de la route n’est pas dans nos attributions, ont pensé en substance Aïssa et Moussa.

Mais il ne faut pas le dire à Afalawas, il est déjà assez énervé comme ça.

— Si la route était bonne, on ne serait pas obligés de dévier et de tomber dans ces trous, a marmonné Afalawas comme s’il avait entendu.

Afalawas est Targui. De Tazrouk exactement au nord-est du Hoggar.

Tazrouk, qui avec ses 2 000 mètres d’altitude a la particularité d’être le village le plus haut d’Algérie. Tout comme Afalawas, avec son mètre 70, a la particularité d’être à 26 ans, le Targui le plus petit de son village, les Touareg étant généralement grands, particulièrement à Tazrouk. Moussa et Aïssa sont plus grands mais ne sont pas Touareg.

S’ils viennent d’Illizi, tout à l’est, autre région targuie, ils sont un mélange de tout et de rien. Des habitants du désert aussi mais résultats de nombreux mixages transsahariens. Afalawas est dans son pays, ici dans le Mouydir. Targui au pays des Touareg. Il a le droit de s’énerver. Contre l’Etat qui est partout mais qui semble être contre tout.

— Que fait la wilaya ?! Vous êtes censés réparer les routes ! Y en a marre de cette route cassée ! Qui va payer les réparations de ma voiture ?!

— On fait ce qu’on peut, a lentement répondu Aïssa, désignant leur camion bleu de la wilaya garé au bord de la route. Mais la route est longue …

— … et les budgets très courts, poursuit Moussa.

— On te dépose à Hassi Khenig ? Demande Aïssa, conciliant.

Afalawas n’a pas d’autre solution. Il se frotte le visage sous son chèche orange.

— Et mes affaires ?

— Afalawas allait vers In Salah. Dans la benne de son pick-up, un lot de matériel, qu’il allait vendre. Des espèces de panneaux bizarres, du verre, assortis d’un câblage compliqué et de tout un ensemble de pièces étranges.

— On les prend avec nous.

Une heure pour transborder la cargaison d’Afalawas. Mais Moussa et Aïssa sont serviables. Ce sont surtout des rigolos.

— Tu connais la blague du camion qui transportait des tours ?, demande Moussa à Aïssa en chargeant une poignée de câbles.

— Non, répond ce dernier, connaissant pourtant parfaitement l’histoire.

— Et bien un des trous est tombé du camion en roulant.

— Et alors ?

— Alors quand il a vu ça, le conducteur s’est arrêté et a fait marche arrière.

— Et alors ?

— Alors il est tombé dedans. Dans son trou.

Aïssa part d’un rire très aigu et contagieux, découvrant une rangée impressionnante de dents couleur de sable. Afalawas a failli retrouver le sourire. Presque.

— Et en plus il fait chaud, se contente-t-il de dire.

C’est vrai qu’il fait chaud, Afalawas n’exagère pas, bien qu’exagérer soit un grand sport targui. On a beau dire que les Sahariens sont habitués à la chaleur, que cette chaleur est sèche donc supportable, mais quand il fait chaud il fait chaud. Pour tout le monde. Les trois hommes ont essuyé leur sueur avec leurs chèches respectifs, posés différemment sur leurs têtes comme autant de signes d’appartenance. Sont montés tous les trois à l’avant du camion bleu. Moussa a démarré, direction Hassi Khenig.

— Mais qui creuse des trous pendant qu’on les répare ? S’est demandé Moussa à voix haute en regardant dans son rétroviseur .

- « Dernière étape pour vous, Ya djma3a, la dernière farce du voyage. Nous passerons la nuit ici. » (djma3a = groupe)

J’ouvre les yeux et découvre le paysage désertique qui s’offre à moi, malgré la pénombre dont je ne sais plus si elle présage du soir ou du matin. Le soleil reste aveuglant malgré tout et mes yeux distinguent à peine : des dunes au sable orangé, parsemées de roches noires et imposantes. Je fais le tour du panorama ; aller ; retour. Je n’arrive pas à comprendre, à distinguer. Telle est donc la dernière mauvaise blague de ces djinns du désert : un paysage reconstruisant à l’aide de roches noires et de sable fin, à l’identique, le peu de décoration qu’il y a dans ma chambre chez mes parents. Un premier massif rocailleux en face de moi, imposant, érigé tel deux tours fines et longues, représentant les bras du vélo elliptique; à ma droite, un mont plus compact, ressemblant étrangement à la grosse valise que j’avais laissée à Alger sur cette horrible table en bois, puis à l’extrême gauche, une dune de sable, assez plate, entourée de petites roches, rappelant le petit lit ou dort le petit, quand il vient chez ses grands parents. Tout autour, un sable fin, orange par le soleil couchant, parsemé de cailloux, telle une dalle de sol.
Je ne sais plus si je descends du Toyota 4×4 ou de mon lit quand j’ose poser le pied à terre. Le temps de cette jambe qui se tend, je ne sais pas si le sol que je vais fouler est celui de ma chambre ou s’il est aussi consistant que le sable fin du désert, instable par les pierres qu’il y a tout autour, ou plutôt de ce mélange de pierres et de crottes de chameau séchées que Laarbi fume quand il n’a plus de cigarettes.

Sous mes pieds, il fait aussi froid qu’à la maison et quand je laisse le vélo elliptique à ma gauche, je réalise de plus en plus que je me dirige vers la porte. Je l’ouvre. Il ne s’agissait que de ces rideaux rouges qui ont coloré tout le blanc en rose, me laissant croire qu’un nouveau paysage désertique du tassili N’ajjer allait encore me surprendre.

Présentations de “Fragments du désert” par Cubilot M’harhar.

Ce texte vient résoner avec une réflexion que je couve, latente, depuis quelques semaines et qui surgit parfois, appelé par un ciel profond, un paysage envoutant, des souvenirs marins.
dune1.jpg

Quelle contradiction : sentir à quel point la pesanteur urbaine nous noie dans le superficiel alors que des environnements puissants de nature comme le désert nous élèveraient vers les profondeurs de notre esprit. Cet apaisement qui permet d’entendre le murmure de notre âme, ses grondements, ses bruissements ; alors que la ville, bruyante, étouffante, nous aveugle de tout ce rien polluant qu’elle ne cesse de remuer en permanence.

Parfois, un matin de ciel bleu, l’esprit, par cette ville, enclavé, il suffit de lever la tête et de laisser son regard couler avec le mouvement des petits nuages blancs, là haut, et une vague nous élève vers des sensations d’apaisement, et les souvenirs reviennent. Des souvenirs de sensation. Celle par exemple que la nature t’appartient, l’impression de vie qui devient plus forte, et qui, d’un lourd silence, fait circuler un vacarme apaisant de tes oreilles aux plus profondes synapses : le cerveau comme massé par les doigts de Dieu.

Ne plus rien entendre d’autre que le silence imposant de l’harmonie ; et cette sensation encore plus engloutissante d’être un des éléments de l’harmonie.Vivre quelques jours dans cette configuration harmonieuse au point que le corps la prenne comme naturelle, au point qu’il n’y ait plus ni violence, ni contradiction; Au point que le temps s’allonge à l’infini et n’existe plus que par la différence de caresses que procure le vent sur la peau.

Le POUVOIR de défier l’horizon d’un regard CONSTANT et STABLE, de déceler sa courbure si légère. L’air frais et marin dans les narines et le gout du sel sur les lèvres ; les yeux qui prennent la lumière et le vent froid, l’impression d’être enveloppée dans une étendue de ciel bleu, d’étoiles, d’une mer capricieuse. La sensation d’être abandonné en paix et de ne faire plus qu’un avec la nature, avec les autres éléments.

Alors quelle contradiction inconcevable, toutes ces constructions humaines ?

Pourquoi l’homme a-t-il construit et monté ces énormes tombeaux urbains qui nous noient dans une multitude de sensations superficielles : bruits, odeurs, paysages de béton, parcs artificiels, rien n’est en accord avec la nature, avec une conception harmonieuse de l’espace. Et pourquoi cette démarche d’aller vivre et s’exiler dans des zones de plus en plus urbaines, des mégapoles destructrices, des villes de moins en moins humaines ?

Alors qu’il suffirait de faire le choix inverse, celui de rester dans une ville qui offre ses soupapes de naturel, ou alors mieux : de quitter les environnements construits et surfaits pour des endroits qui favorisent l’harmonie, la paix.

Post-Scriptum : Un questionnement qui revient continuellement poser ce problème ahurissant : pourquoi l’exil ? Rester figée par la question « pourquoi partir ?» alors qu’avec la plus naturelle des absurdités, je sui déjà de l’autre coté.