I think I have to write something down. « Ok. Ce n’est pas amoureux ». Ok… Encore une fois l’éternelle question, pourquoi écrire? En fait, cette question est un prétexte, une intro bidon. C’est juste une question à la con, pour la chauffe, histoire de répéter mes gammes. ALors Marcel, tu dis quoi? Ca chauffe un peu là ?

A quoi tu penses gars ? (Photo KLZ)

J’ai comme des histoires qui tournent en boucle dans ma tête. Je me ballade dans la rue avec une « Open face », une substance liquide dans le cerveau qui s’écoule par les rides d’expression, mon visage qui dégouline de désir de me connecter aux autres : je suis comme une éponge, je capte tout ce qui passe autour. Les gens croisent mon regard et voient sur cette open face un open bar, une invitation à regarder, tenter, parler, croire. Je ne suis pas seule, jamais. entourée de temps de gens qui habitent cette si grande ville et qui sont si proches de toi dès que tu as le visage ouvert. A n’attendre que ça finalement.

Je prends cette attitude que je ne maîtrise pas. Je suis là, détendue, ouverte, « preneuse ». Et magie! je reçois. Tout le monde me parle, me regarde, me souris, m’accroche. Je prends un peu mais pas trop, pour ne pas me retrouver dans le premier lit qui m’ouvre ses draps. Les filles me demandent leur chemin, le nom des stations. Les hommes me regardent avec intensité, me parlent, me disent bonsoir. Je croise leur regard et je sens, comme Rena*, que ça fonctionne, qu’il se mette à me désirer comme des robots; je n’ai qu’à appuyer sur le bouton avec mes yeux.

Je suis juste complètement là, maintenant et ici, comme Erra**. J’arrive à être présente et consciente dans le réel et le moment présent. C’est rare. Je veux dire : ce n’est pas évident, ni tout le temps, ni à chaque fois. C’est difficile à commander, faut avoir les dispositions et l’humeur qui va avec. Ca arrive certaines fois et là j’ai l’impression de capter la ville entière.

Je rentre chez moi. C’est l’heure des derniers métros. Je passe devant ce distributeur automatique de boissons et autre cochoneries hyper sucrées et caloriques. Cette grosse machine rouge statique et inerte sur le bord des quais à cette habitude systématique de m’extraire de mes pensées, de me distraire quelques secondes. J’ai l’esprit joueur, alors je me dis qu’à chaque fois je peux tenter ma chance. Ce n’est pas une machine à cochoneries, c’est une machine à sous. Je passe devant ce distributeur à cochoneries comme un joueur passerait devant un casino.

Celui ci, sur ce quai, est particulier. Il me raconte à chaque fois que je passe qu’il m’arrive de gagner. Il me rappelle aussi mon mini coté punk comme dirait l’autre, la fois où j’avais trouvé dans ce distributeur une bouteille de limonade a moitié coincée dans le système; un bon coup de poing bien placé et la bouteille était dans mes mains. J’avais gagné la machine, j’avais récupéré le butin; elle qui arnaque tant de fois les pauv’ et honnêtes gens.
Mais dès que je gagne, je culpabilise. C’est le revers de cette médaille perverse et complètement débile. Alors vite je m’en débarasse, j’offre la bouteille de jus de fruits à un ivrogne endormi à la mort sur le quai.
Ce soir là, je repasse devant et là héhé : elle est chargée avec quelques sous. J’appuie sur les boutons 2 et 3 et des barres chocolatées tombent dans mes mains. Yes, j’ai gagne, jack pot ! je suis chanceuse, tonight c’est mon soir.
Et quelques fractions de secondes plus tard, mon estomac se noue, mon oesophage se ferme et je culpabilise; pourquoi moi ? ca ne m’appartient pas, c’est du vol ! tsss. Tiens, je vais partager le butin avec ce Monsieur qui travaille pour nettoyer la station et qui change les poubelles.
Je l’interrompt, lui dis bonsoir, lui propose le chocolat. Le monsieur est surpris. Il me regarde et accepte volontier et heureux ce petit geste. Moi je m’en vais plus légère et mangerai sans culpabilité aucune la moitié du butin que j’ai gardé pour moi.

Bravo H. ! Heureusement qu’il y a des blogs pour écrire ces histoires qui ont si peu d’intérêt. Seule, dans les rues de Paris, mon cerveau vieillit et utilise les repères qu’il peut pour tenir chaque jour jusqu’au sommeil. Pour passer le temps, il me raconte des histoires et m’invente des chansons. Il y a du monde dans ma tête. Alors j’invite les gens et les souvenirs avec mon open face et ma nostalgie.
ICi le chocolat, cette folie délicieuse qui m’accompagne et m’assure un plaisir constant. Puis les machines à s’amuser pour voir si tu gagnes, comme une gamine qui débarque devant un rayon entier de confiseries, avec un vice caché « c’est meilleur quand c’est volé ». Et enfin le petit geste à celui qui nettoye les rues, qui me rappelle ma grand mère dans les rues d’Alger.
Elle donnait à chaque fois des sommes que je trouvais importantes quand je n’avais que 6 ans à ce monsieur au visage d’ange et frappé par le soleil qui nettoyait avec un balais de sorcière et une grosse poubelle sur roulette toutes les rues d’Alger.
Il avait cette attitude et ce regard si reconnaissant quand ma grand mère passait lui donner quelques affaires ou quelques billets. J’avais l’impression de vivre dans un conte de fées, de marcher sur de la mousse, de ne voir que des gens doux, gentils et aimants.
Des années plus tard, vieilli, je le croisais encore, toujours à travailler et à gagner son pain à force de sueur.Je ne pouvais passer devant lui sans lui donner un billet ou quelques pièces. Je doublais les sommes de ma grand mère, mais dans ma main, cet argent paraissait vide et sans consistance. De quoi s’acheter quelques briques de lait et un peu de pain et l’argent coulait. Nous n’étions plus à la même époque, ce qui valait 100 il y a 10 ans ne valait plus que 5. L’homme avait toujours cette peau marquée par le soleil, plus que jamais, et toujours cet air reconnaissant et humble, cette façon de se déplacer et de regarder le monde faite de respect et de sagesse. Mais la ville tout autour était une jungle, un four, un enfer, et moi seule, sans les mains de ma grand mère pour m’accrocher, je ne marchais plus sur du coton ni sur un nuage, mais sur un fil entouré d’un vide énorme et dangereux qui te prendra pour te broyer. tôt ou tard.

*Rena : Magnifique et courageux personnage principal d’Infrarouge de Nancy Huston (ACte Sud, 2010)
** Erra : AUtre fabuleux et magnifique personnage principal de « Lignes de faille, Nancy Huston (Acte Sud, 2006)

Publicités